Nous sommes doublement dans l’embarras, nous qui sommes à la fois français et pro- européens, pour commenter la décision souveraine du peuple irlandais qui a rejeté par referendum le traité de Lisbonne. Comment arriver à être crédible alors que le traité aujourd’hui rejeté est le résultat des décisions souveraines de deux peuples européens, dont le nôtre ?
L’Irlande n’est pas la France, comme la France n’est pas les Pays-Bas, et il va de soi que les trois votes ont des différences liées au contexte national, aux attentes de chaque peuple. En revanche, ce qu’il y a de commun dans ces trois consultations électorales, c’est la très forte diversité des camps du « non » en Irlande, aux Pays-Bas et en France. Les opposants aux deux versions du traité se positionnent sur le spectre politique de l’extrême-gauche (notion qui n’a d’ailleurs pas la même pertinence en Irlande et en France) à l’extrême-droite, en passant par les principales forces politiques nationales, présentes au niveau européen dans les Parti Populaire Européen (PPE, centre droit) et Parti Socialiste Européen (PSE, sociaux-démocrates).
Tout bon européen convaincu peut remarquer qu’irlandais, hollandais et français, de part la composition hétérogène de leur « Non », sont Unis Dans leur Diversité !
S’il est raisonnable de juger que nos dirigeants nationaux sont, au mieux, peu mobilisés sur les enjeux politiques européens, un optimisme modéré peut être entretenu quant à l’émergence d’une conscience européenne au sein des opinions publiques. Il est vrai que deux concepts aussi flous que « conscience européenne » et « opinion publique », même additionnés, ne présagent pas la création fulgurante d’un espace public européen. Mais tout de même, de plus en plus de problèmes identiques se posent aujourd’hui dans tous les pays de l’Union (et au-delà), à commencer par la hausse du prix de l’essence ou des produits de consommation courante (pain, lait…), Toutes ces questions soulèvent des inquiétudes et appellent des réponses dont les populations savent bien qu’elles dépassent le cadre de l’Etat-nation, et doivent être prises à l’échelle de l’Europe.
Ce n’est pas par ce que le prix du baril monte que les irlandais ont voté « non » au Traité de Lisbonne et l’inverse est encore moins vrai. Mais il y a bien un lien entre les deux phénomènes. Dans les deux cas, des enjeux deviennent des enjeux européens ; dans les deux cas, un débat public portant sur les mêmes sujets se développe au même moment au sein des pays d’une même Union continentale.
Alors certainement, le referendum irlandais est un contretemps de plus dans la construction d’institutions plus efficaces, plus démocratiques. Certainement, il traduit un écart qui se creuse entre les élites et la population. Mais à côté des institutions communautaires opaques et des dirigeants nationaux absents du débat européen, les populations européennes partagent un nombre croissant de préoccupations, portent de plus en plus d’enjeux communs, échangent tous les jours plus d’informations et s’engagent dans l’action. Le « non » irlandais replonge dans la crise l’Europe des institutions ; mais toutes les autres Europe continuent d’avancer.
Bodum